0H40. Charles de Gaulle Etoile.

Je lève la tête et fixe le petit écran. Il est haut, bien trop haut. Je regrette mon petit mètre soixante. Impossible de lire.

Tout près de l'écran d'informations, une caméra: " Souriez...Vous êtes filmés !" 

Ils aiment ça ...Enregistrer les comportements d'une foule de couche-tard. Tous  fatigués après une journée de travail, une soirée arrosée, pressés de rentrer pour dormir quelques heures et nulle envie de payer le taxi.

Cet alignement de petits écrans, c'est le top départ. Eux, derrière l'écran, se frottent les mains. 

-Allez ! A nous le  lâcher de sauvages apeurés de ne pas avoir le dernier train.

Ils poursuivent chaque étape de notre course folle. 

Ecran brouillé comme Canal plus quand on n' a pas le décodeur. Une tache blanche apparaît et disparaît. Lunettes au fond du sac. Pas le temps de les chercher. Et si c'était mon dernier train à l'approche ?  Technique rudimentaire à l'épreuve. Je plisse les yeux pour réduire mon trouble "myopique". Je peux enfin lire la destination. Plantée devant l'écran, les yeux bridés, ce n'est pas ce soir que je vais attirer mon public d'admiration. J'ai toujours voulu faire du cinéma, je me contenterai d'une scène de sketch. Je les imagine, eux, les contrôleurs, derrière leur écran de surveillance. Je suis certaine que leurs visages esquissent un sourire. Allez-y, riez ...Moquez vous de nous ! Aie, ils ne peuvent plus me voir. C'est le marathon de Paris, ici ! 

La foule accélère le pas. Elle m'entraîne dans un tourbillon  de folie. Je tourne sur moi-même. Effet culbuto. 

- Non, mais s'ils pensent qu'ils vont gagner la course, ils se trompent les loulous ! Faut pas me chercher, moi ! 

Talons hauts, vêtue d'une panoplie BCBG, je vaincrai avec élégance.

C'est parti !

Je tiens mon pass Navigo entre les mains. Seulement un détail technique de rapidité pour franchir un des obstacles. Première haie à sauter. Ils sont tous agglutinés devant la barrière de contrôle, tickets à l'unité entre les mains, glissements lents dans la fente. Héhé, moi, je suis une privilégiée. Un simple frottement de ma carte passe partout, petit bip électronique et les portes s'ouvrent. Un type tente de passer avec moi. Furieuse, je me retourne. Je fronce les sourcils et d'un mouvement, je le bloque.

 -Non mais, tu ne connais pas les règles du jeu, toi ! Espèce de tricheur !  Je paie plus de 80 euros par mois pour avoir ce petit privilège, tu ne crois tout de même pas que je vais t'en faire profiter. 

Les portes se referment. Ha ha, un de moins dans la course. A moi le dernier train ! A moi la victoire ! 

Il ne faut pas lâcher les efforts, je cours toujours. Derrière moi, l'armada. Les pas résonnent sous terre. Une véritable marche militaire. Tous prêts pour l'ultime combat. 

Virage brut sur la gauche, j'arrive au second obstacle: l' escalator.

Je descends à toute vitesse, je prends la voie de droite, ligne droite dans un couloir sombre. Même pas peur ! Je file en laissant derrière moi l'écho de leurs pas. Je suis poursuivie, je le sens. Des fous hurlent. Je ne veux pas mourir ! J'accélère le rythme.

Dernier obstacle avant la victoire : Escalator numéro 2.

Tout va très vite. Dans la précipitation, mon corps est lancé dans le vide, je ne le contrôle plus, j'essaie de ralentir un peu avant de m'envoler, car je ne sais pas voler et en général, dans ce genre de situations, l'atterrissage fait toujours mal. Mon sac chargé cogne le long de la paroi grise de l'escalier mécanique.

Cri de désespoir.

Mon sac s'est retourné. Mon porte-feuille s'est barré, mes cartes se sont éparpillées sur les marches coulissantes. Bout de piste, elles s'enfoncent et disparaissent sous le sol. Si mes cartes prennent le même chemin, je bloquerais la machine et mes adversaires. Astucieux, mais merde, je vais me faire repérer. Ils retrouveront mon identité et puis, j'y tiens à ces cartes.

Mission accroupie.

Je ramasse mon porte-feuille et les cartes par ordre d'importance: carte bancaire; carte de sécurité sociale; carte d'étudiante...Escalator terminus. J'ai réussi ! C'est le moment ou jamais d'y croire. Je m'imagine sur les starting-block, je me redresse. " A vos marques, prêts, partez." 

Dernière ligne droite.

Les portes s'ouvrent à moi et le signal stressant m'avertit qu'il est temps de sauter dans le train. J'entre. Victoire ! Les portes se referment. Je vois des visages crispés apparaître, ils affluent à travers la vitre. Le train est en marche. A mon tour de leur dire: "Souriez, vous êtes filmés."